La quantification des rats pose problème et suscite des désaccords. Le nombre de rats à Paris est en effet le point d’entrée de la controverse autour du rat à Paris, qui a débuté avec l’utilisation du mot “prolifération”, quand on a dit qu’il y avait de plus en plus de rats à Paris. Dès lors, plusieurs chiffres ont circulé dans les médias. Ceux-ci sont critiqués par certains acteurs qui les considèrent comme problématiques, du fait de leurs conditions de production et de l’impression d’une prolifération qu’ils peuvent susciter. Cette impression est néanmoins tout aussi importante que le nombre réel de rats : quelque soit son nombre, qu’il prolifère ou non à Paris, l’impression même de prolifération et le dégoût qu’elle suscite (auprès des Parisiens comme des touristes) entraîne sa qualification de “problème public” et détermine sa place dans l’agenda des actions de la mairie. 

          1. Le traitement médiatique du nombre de rats à Paris 

 

“Une légende veut qu’il y aurait deux rats par habitants à Paris, mais il n’y a rien qui le prouve de manière chiffrée”.

– Jean-Michel Derrien, Chef de l’Unité de Préventions des   Nuisances Animales à la Préfecture de police de Paris

Source : “Ils traquent les rats d'égout dans tout Paris” Le Parisien, 17 avril 2013

 

       En effet, des chiffres circulent, mais il est souvent très difficile de remonter à leur origine, aux méthodes de comptabilisation, aux précisions et à la valeur scientifique des différentes estimations. Nous allons tenter ici d’y voir plus clair et de comprendre d’où viennent ces chiffres, parfois de 3 millions, de 4,5 millions, 5 millions, ou encore de 2 rats par habitant. Comme nous allons le voir, les chiffres repris par les médias proviennent principalement de l’expertise fournie par les entreprises de dératisation. 

 

  • Les dératiseurs en porte-parole du nombre de rats à Paris

 

        Le chiffre principal, repris dans la presse et dans les médias à forte audience, tel Le Figaro, est d’environ 4 à 5 millions de rats à Paris. Ce chiffre est obtenu par multiplication du nombre de rats par habitants avec la population parisienne : environ 1,5 à 2 rats par habitants, sur une population de 2,1 à 2,2 millions d’habitants. Le nombre de 1,5 à 2 rats n’est pas nécessairement justifié par ces wentreprises, il bénéficie de l’autorité des acteurs du terrain en contact avec l’animal. 

L’article du Figaro fait référence à un chiffres présent sur un site internet de dératiseurs, “www.deratisation.com”, qui souligne que “les experts en lutte anti-nuisibles en milieu urbain parlent d’un ratio de 1.5 à 2 rats par personne en ville, ce qui représenterait un nombre de 5 millions de rats à Paris”. Le site de dératisation affiche donc l’estimation haute du chiffre. Si on se base sur le chiffre d’1,5 à 2 rats par habitants, on comprend en une multiplication que les chiffres devraient se situer entre 3,2 et 4,5 millions de rats à Paris. 

          Stéphane Bras, porte-parole de la Chambre syndicale CS3D et cadre chez le dératiseur Rentokil, donne un chiffre encore plus élevé dans Libération, en parlant de 4,5 à  6,5 millions de rat (2 à 3 fois la population humaine de Paris), tout en soulignant qu’il s’agit d’une simple “projection” et qu’il est très difficile d’obtenir un chiffre. 

Les estimations hautes produites par ces entreprises constituent les chiffres les plus diffusés dans les médias. Ceux-ci sont souvent utilisés pour appuyer l’idée selon laquelle les rats prolifèrent et sont de plus en plus nombreux dans la capitale.  

 

  • Les résultats médiatisés d’une expérience marseillaise réalisée par des professionnels de l’hygiène

          D’autres médias, comme Le Parisien, se basent sur le chiffre de Pierre Falgayrac, présenté comme “ingénieur expert en gestion des rats et auteur du Grand guide de lutte raisonnée contre les nuisibles ou bioagresseurs urbains”. Selon lui, il y a “entre 1,5 et 1,7 rat par habitant dans les villes ayant un système d'égouts ancien et non bétonné et une bonne gestion des déchets”. Il y aurait donc “3,5 voire 4 millions” de rats à Paris. Étonnement, un article du Nouvel Observateur utilise la même estimation de Pierre Falgayrac, mais se montre plus précis et parle d’environ 2,9 millions de rats à Paris, en détaillant la méthode de dénombrement, ce que ne font pas les dératiseurs. 

L’origine du chiffre est intéressante. L’expert en hygiène mentionné précédemment, Pierre Falgayrac, diffuse son chiffrage reposant sur une expérimentation réalisée à Marseille et renouvelée plusieurs fois. Elle consiste à déposer dans les égouts des masses de nourriture saine à différents endroits, et d’observer la quantité de nourriture absorbée. Après confrontation avec la consommation moyenne d’un rat (en moyenne 10% de sa masse par jour), on obtient le nombre de rat par mètre carré d’égout : 0,72. Ce chiffre est ensuite transformé en nombre de rat par habitant. Des dire de son auteur, cette expérience n’est pas sans limite. Les résultats varient en fonction de la qualité de gestion des égouts, de son ancienneté, et de la densité. Selon les paramètres retenus, le chiffre peut varier du simple au double selon les estimations de l’expérimentateur. Ainsi, à Marseille, dans le quartier central de Noailles, la présence du marché associée à des égouts anciens et une mauvaise gestion des déchets (ramassage le matin), résulte en un taux de 1,65 rat par habitant, selon les estimations de Falgayrac. Cet acteur estime néanmoins : “la seule chose que l’on peut dire, c’est que le nombre exact de rats, on ne peut pas le savoir, mais il y a entre 1 et 2 rats par habitant en ville, selon la politique de gestion des déchets et l’état des égouts.” 

    

          Ainsi, faute d’expérimentation équivalente réalisée à Paris, le nombre de rats dans la ville provient de projections obtenues à partir de résultats marseillais. Par ailleurs l’estimation de 3 millions de rats produite par Pierre Falgayrac dans la capitale est rarement reprise en l’état dans les médias. L’estimation retenue par ces derniers est celui du maximum de la densité des rats par habitant, étendu à l’ensemble de la ville de Paris : 2 multiplié par 2,2 millions d’habitants, donc 4,4 millions, souvent arrondi à 5 millions. Les médias utilisent majoritairement des chiffres hauts, pour mettre en scène la question du nombre de rats à Paris. Ces chiffres sont contestés par certains acteurs en ce qu’ils soutiennent implicitement la thèse d’une prolifération importante des rongeurs dans la capitale. L’expertise scientifique est en conséquence souvent sollicitée pour venir trancher les désaccords. 

 

          2. Expertises scientifiques et savoirs profanes au service du                    décompte du nombre de rats à Paris

          On le voit bien : les chiffres médiatiquement relayés sont plus qu’incertains, et varient presque du simple au double. Bien souvent, certains acteurs vont même jusqu’à dire qu’il est impossible de véritablement compter le nombre de rats à Paris, et ce pour plusieurs raisons.  D’autres soulignent que des tentatives de comptage parisien sont nécessaires pour évaluer les risques potentiels de la présence des rats à Paris, sans pour autant mettre en avant des méthodes claires, comme par exemple Danielle Simonnet, conseillère et candidate à la mairie du 20ème arrondissement, lors de la soirée de lancement pour la campagne de Paris Animaux Zoopolis pour les élections municipales 2020, en soulignant la nécessité d’un “recensement”. Scientifiques et élus tentent d’inventer des moyens de quantification du rat parisien, mais le comportement de ce dernier et la difficulté à appréhender son environnement de vie, ne rendent pas la tâche aisée pour les différents acteurs. 

 

  • L’avis scientifique et la complexité du comptage des rats à Paris

 

           La résistance de l’environnement du rat

    

         La présence des rats pose problème pour les populations : ils sont installés en surface, font leur terrier dans les parcs, sortent pour profiter de la nourriture laissée sur la pelouse ou dans les poubelles. Cela pose un premier problème : le nombre de rats à Paris est divisé par deux. Car les populations qui sont présentes ont été poussé hors des égouts, notamment lors de travaux importants ou de crue de la Seine : quand les terriers sont détruits ou inondés, le rat est est contraint de remonter en surface pour survivre. Mais il ne s’agit pas d’un simple déplacement temporaire : comme le rappelle Claudine Duperret, membre d’une association de sauvetage de rats et militante pour la cause animale, dans un entretien, les nouvelles générations de rats qui naissent en surface n’ont jamais connus les égouts. La ville, avec ses rues et ses parcs, est son milieu de vie naturel.    

Dans cette perspective, on ne peut donc pas parler des rats parisiens en général et les compter. Les populations se déplacent et changent d'environnement, rendant l’idée même d’une quantification très problématique. Le dénombrement des rats en ville est tributaire des migrations des rats hors et vers la ville durant la période de comptage, ce qui rend les tentatives de quantifications extrêmement délicates.

 

          La difficulté de capture des rats parisiens

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour Benoît Pisanu, parasitologue spécialiste des rongeurs et chercheur du centre national de recherche du Muséum d’Histoire naturelle de Paris [MNHN] (ajouter lien vers fiche acteurs sur le site), il est très difficile de compter les rats à Paris, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, et Pisanu le rappelle dans son intervention à une conférence sur la “saleté en ville” (Tribune du Muséum d’Histoire Naturelle), que l'on a “très peu de données sur leur nombre”. En effet, plusieurs études scientifiques de capture ont été menées sur les rats parisiens, et à chaque fois il est apparu à quel point les rats sont difficiles à capturer, rendant en conséquence le nombre de données insuffisant pour produire une expertise stabilisée. Deux études réalisées au Parc de Chanteraines dans les Hauts de Seine et dans le Jardin des Plantes l’illustrent bien :

 

L’étude du Parc de Chanteraines (2011-2017)

          701 pièges utilisés à deux endroits différents du parc, avec une période de capture le matin et une le soir. En 12 jours de capture, un total d’environ 10 000 tentatives de capture ont été menée (c’est-à-dire de pose de piège ouverts sur la période de capture prédéterminé, avec des appâts). Seulement 86 rats ont été attrapés, dont 49 mâles. Le taux de capture variait entre 1,58 rats pour 100 poses de piège et 0.06 rats pour 100 poses de pièges, ce qui est très faible. De plus, plus de rats ont été capturés le jour que la nuit (ce qui irait à l’encontre du fait que les rats sont des animaux nocturnes).

 

L’étude du jardin des Plantes (2018-2019)

          Des chercheurs du Muséum National d’Histoire Naturelle (dont Benoît Pisanu et Christiane Denys, Professeure du Muséum) avec et une équipe de l’“Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité (ISYEB) et du Centre d’écologie des sciences et de la conservation (CESCO)” avait en effet installé des pièges grillagés et des caméras-pièges (infrarouge) sur différentes zones du Jardin des Plantes. Les pièges ont été posé le soir, et laissé pendant plusieurs nuits avec des appâts sur un même site. Christiane Denys dévoile les résultats de cette étude dans un article sur la difficulté d’étudier les rats à Paris : « Sur plus de 1 000 nuits de piégeages, une dizaine de rats seulement ont pu être capturés. En revanche, des caméras pièges ont enregistré pendant cinq mois des vidéos de rats. Elles ont révélé que ces rongeurs sont surtout actifs entre 17h et 23h. Et en s’appuyant sur des méthodes de modélisation, les chercheurs en ont déduit qu’environ 600 rats étaient présents sur les 5 hectares du site, soit de 60 à 160 individus par hectar ».

 

Compter le rat est donc extrêmement difficile, et peut s’expliquer zoologiquement pour les organisateurs des expériences. Les rats présentent un comportement néophobique (ils ont peur de ce qui est nouveau), ce qui explique le faible taux de réussite de capture des pièges. Le rat est méfiant, et ne laisse capturer que lorsque la nourriture se fait vraiment rare. 

Christiane Denys, du MNHN, rappelle également que, pour compter une espèce, il faut pouvoir capturer ses membres, les marquer, les relâcher, puis les capturer à nouveau. Or, “ces études sont compliquées par le fait que des animaux sont fréquemment capturés avant la fin de l’expérience par les dératiseurs ou des prédateurs urbains (chats, chiens…)”. Ce qui complique encore plus l'évaluation non seulement du nombre de rat mais aussi l’amélioration des connaissances sur cet animal.  

Certaines méthodes récentes semblent efficaces pour compter le rat selon les scientifiques, mais sont souvent très difficiles à mettre en place et coûteuses. Par exemple, une méthode précise de suivi de l’animal a été développée par le biologiste Parsons dans une déchèterie new-yorkaise entre 2017 et 2018. Elle permet de suivre les déplacements des rats pour voir ce qui les attire en surface. Le suivi s'opère avec des caméras infrarouges placées sur leurs chemins habituels, couplées à des antennes recevant les ondes émises par les micro-transpondeurs qu’il aura fallu, au préalable, leur insérer sous la peau du dos. Outre les coûts budgétaires énormes de cette méthode, si elle est transposée à l’échelle de la ville, il faut qu’elle soit éthiquement approuvée par un comité scientifique, sans compter l’opposition certaine des associations de défense animale.

    

          Signalerunrat.paris : un cas de savoir profane organisé par une mairie

 

 

 

          L’initiative de la « brigade citoyenne de dératisation » du XVIIème arrondissement de Paris, lancée par le Maire Geoffroy Boulard, a développé une méthode de quantification couplée à une méthode de cartographie. En juin 2018 a été lancé le site internet signalerunrat.paris, sur lequel les Parisiens peuvent signaler la présence d’un ou plusieurs rats sur une carte interactive de Paris (le site ne fonctionne que pour le XVIIème arrondissement). Il est possible d’indiquer s’ils sont vivants ou morts, l’adresse du lieu où a été vu le rat, et faire un commentaire (s’ils ils sont seuls ou en groupe, avec leur location par exemple, ou même suggérer des initiatives). 3518 signalements ont été faits en 2018. Pour prendre quelques exemples :

 

« Rat vu hier passage Geffroy Didelot sous partie abritée vers la rue des Dames. Des dépôts d'ordures jonchent régulièrement ce coin. Peut-être prévoir un passage régulier de déblaiement des immondices pour éviter une prolifération de rats qui font vraiment peur ? »

— Passage Geffroy-didelot 75017 Paris

 

« Dizaine de rats aperçus vers 2h du matin devant/dans les poubelles du fast food (L'Arc Food) le long du trottoir. Ils sortaient des égouts. »

— 5 Avenue Carnot 75017 Paris

« À l'angle de la rue des Dardanelles et du Bd Gouvion St Cyr : un rat brun foncé ou noir de grosse taille »

— Rue des Dardanelles 75017 Paris

 

Les données présentes sur la carte sont transmises à la “Brigade citoyenne de dératisation” soutenue par la mairie, ce qui engendre des interventions systématiques de dératiseurs, également cartographiées dans une autre partie du site. De plus, la multiplication de plusieurs signalements aux mêmes endroits permet de localiser les terriers.

L’objectif d’une telle initiative est plus de faire l’état des lieux de la situation des rats dans le XVIIème arrondissement de Paris et de voir les lieux où ils sont plus nombreux, pour organiser à la fois une dératisation et une gestion des déchets plus efficace. L’objectif n’est pas à proprement parlé de donner le chiffre du nombre de rat à Paris, mais permet la création d’un savoir de terrain sur la présence des rats à Paris, leur mode de vie, les heures où ils sont le plus actifs, où ils se nourrissent, où sont situés les terriers et nids. Il ne s’agit plus alors de quantifier le rat à Paris, mais de repérer et tracer le rat du XVIIIème arrondissement circulant à la surface, et logeant à proximité des riverains. 

 

 

 

Cet outil de quantification, est également un outil de démonstration du volontarisme de la municipalité. Lorsqu’on arrive sur le site, un avatar du maire nous salue et délivre le message “Vous le savez, les rats se multiplient dans Paris… La Mairie de Paris ne semble pas avoir pris la mesure du problème !” Ainsi le site prend les citoyens pour témoin d’une lacune de la Mairie de Paris (PS) et suggère qu’il y a un consensus autour de l’idée de “prolifération”. 

 Pourtant, comme vu précédemment, il n’y pas méthode consensuelle ni d’instruments stabilisés pour mesurer l’évolution dans le temps du nombre de rats à Paris. La persistance de ces désaccords laisse une place importante dans l’espace public à la thèse de la prolifération du rat parisien. Cette thématique est notamment reprise par les riverains cohabitant en grande proximité avec le rat. Considérer le rat comme un problème de prolifération, repose comme nous allons le voir sur différentes manières de concevoir son environnement et ses possibilités de circulation. 

 

 

          3. Prolifération ?

  • Pour les riverains, le rat prolifère car il circule dans des espaces visibles

           Interrogé le 16 avril 2020 à propos de l’article “Des rats à la Goutte d'Or” qu’il a publié le 20 janvier 2017 sur le site de l’association de quartier Action Barbès – qu’il préside – Jean-Raphaël Bourge, décrivait la situation des lieux signalés dans la publication avec l’expression : “ça grouille par centaine, c’est assez terrible”. Interrogé sur la réalité de l’évolution du nombre de rats, il disait avoir constaté une présence de rats particulièrement forte depuis 5 ans et “que les 5 dernières années correspondaient avec la présence de plus de gens à la rue, de vagues de migrants obligés d’être dans la rue”, en ajoutant “ce n’est pas l’explication principale [puisque les déchets des restaurateurs sont partie prenante dans la présence de déchets en surface] mais ça contribue au phénomène”. Parmi les lieux cités par J-R. Bourge, on retient par exemple La Chapelle, où, jusqu’au démantèlement du 7 novembre 2019, il y avait un campement de plus de 1200 migrants, que J-R. Bourge nous dit être “infesté de rats” en raison de la propension de ces campements à produire des déchets qui restent souvent en surface. 

 

Autre lieu phare de la présence des rats, toujours d’après le président d’Action Barbès : les squares, dont celui de Jessaint, “fermé longuement pour cause de dératisation”, d’après Cécile Beaulieu auteure de l’article du Parisien du 28 mai 2018 intitulé “Paris : les habitants du XVIIIe veulent retrouver leurs squares”. Ainsi, étant donné les contraintes que la dératisation impose aux habitants, il semblerait que cette fermeture des squares nourrisse l’impression de prolifération du rat et son image de nuisible au sein de la population. De surcroît, selon J-R. Bourge, pour dératiser efficacement, il faut que “que toutes les maisons posent des boîtes car il y un départ des rats vers les alentours [du lieu de dératisation]”. Or, cette implication d’un grand nombre d’habitants dans les dératisations pourrait nourrir le sentiment d’être envahi par les rats alors même que la présence des rats dans les zones domestiques serait en partie le fait de la dératisation de l’espace public.

Par ailleurs, d’après J-R. Bourge, “il faut dire que depuis quelques années les réseaux sociaux ont changé les choses : tout le monde entend parler de ce qui se passe dans tous les arrondissements, il y a un espèce d’effet loupe. Avant on publiait un journal et seuls les résidents du quartier, de l’arrondissement, le lisaient. Les rats reviennent par vagues régulièrement, mais on n’était pas forcément au courant, maintenant la presse en entend plus parler.” Par ailleurs, il indiquait qu’existant depuis 2001, avec des membres résidents à Barbès depuis plus longtemps encore, Action barbès avait “un certain recul” pour affirmer que les rats étaient plus présents en surface depuis 5 ans mais émettait également des réserves sur l’idée de prolifération en précisant “c’est une impression mais Action Barbès cherche des données tangibles pour apporter des solutions”. Cette même impression est à l’origine de la création de l’application “signalerunrat.paris” précédemment présentée. Interrogé sur sa perspective sur cette initiative d’arrondissement, Jean-Raphaël Bourge, président d’Action Barbès, association dont la mission est d’améliorer le cadre de vie du quartier Barbès, commentait “Le signalement des rats existait déjà au niveau parisien. Il y a un enjeu politicien sous-jacent.” mais quelle est l’avis des experts et scientifiques spécialistes du rat ?

 

  •  L’avis des experts et scientifiques : l’écosystème du rat parisien n’est pas propice à sa prolifération

 

“Si les rats pouvaient proliférer librement, au rythme où ils se reproduisent, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’homme sur terre” 

Pierre Falgayrac

source : “Versus | Les rats sont-ils nuisibles en ville ?”, Le blob média, avril 2019

          Jean-Michel Derrien, chef de l’Unité de Prévention des Nuisances Animales (UPNA) de la ville de Paris estimait en 2013 que la capitale était loin d’être infestée, malgré le nombre impressionnant des interventions de son unité. Il relativisait : « l'amélioration constante de l'habitat a permis de résorber les gros problèmes que l'on pouvait rencontrer il y a encore une vingtaine d'années dans certains quartiers insalubres comme la Goutte d'Or ». Dans Libération en 2014, Michel G., chef de l’UNPA, qualifiait leur présence de raisonnable : « de toute façon, il ne faut pas zéro rat », disait-il. « Ils ont leur utilité, ils mangent nos déchets ! Il s’agit juste de les laisser dans leur habitat, sous terre ». Pour ces acteurs, l’environnement du rat parisien n’est pas le même que celui saisie par l’expérience du quotidien des associations de riverains. Ils envisagent le rat comme vivant également de manière souterraine. La manière de considérer le rat comme gênant du fait de sa circulation à l’air libre, ou comme vivant principalement de manière sous-terraine change sensiblement la manière dont le rat est considéré comme problème public. Le rat n’est plus alors nécessairement le centre de gravité du problème urbain à considérer, la transformation de son environnement est en cause. 

Le chercheur Benoît Pisanu, indiquait ainsi lors de son intervention à la tribune « saleté en ville » du Muséum d’Histoire Naturelle, en décembre 2018, que les sécheresses auxquelles Paris est de plus en plus sujette, sous l’effet du réchauffement climatique, priveraient le rat de ressources et auraient tendance à amenuiser sa population puisque « le surmulot [qui est l’espèce de rat majoritaire à Paris] a vraiment besoin d’eau ». L’idée de prolifération est donc fortement remise en cause au sein de la communauté scientifique, ce qui ne signifie pas que les rats n’ont pas été particulièrement présents en surface au cours des dernières années puisque leur nombre réel et leur visibilité en surface sont deux pendants d’une même réalité : «  si les rats sont particulièrement visibles à Paris, c’est parce qu’ils sont poussés à sortir de leur habitat souterrain en raison de nombreux changements de l’écosystème (crues de la Seine, éclairages nocturnes brouillant la frontière jour/nuit, fuites de gaz en sous-sol) et de l’attrait des nombreux déchets alimentaire produits par les usagers de la ville ». Cette manière de considérer n’est pas étrangère aux riverains. Ainsi, pour le président d’Action Barbès, qui a signalé à plusieurs reprises des lieux d’infestations de rats et réclamé la réalisation de dératisations par le Département faune et actions de salubrité (DFAS) du Service parisien de santé environnementale (SPSE), « on doit vivre avec les rats : il s’agit de les confiner dans les égouts ». Le thème de la prolifération pour ces acteurs qualifie la situation problématique de leur expérience de cohabitation quotidienne avec le rat en surface.

Pour les acteurs préoccupés par la question de la quantification du rat parisien, plutôt que par les problèmes de cohabitation que les rats peuvent susciter, l’environnement est pensé différemment. Il est mis en avant comme une raison de la contention du nombre de rats, plutôt que comme un vecteur de prolifération. Selon Pierre Falgayrac, ingénieur en hygiène et sécurité par exemple, ou encore Benoît Pisanu, chercheur en écologie et biodiversité spécialisé dans la question des rats, ces derniers présentent des populations relativement stables et auto-régulées. 

Ces acteurs avancent l’idée selon laquelle la quantité de rats dépend des ressources vitales disponibles, et comme cette dernière reste stable, la population de rats reste la même et s’auto-régule. L’enjeu de la prise en charge du rat est alors pour eux la gestion de la proportion de rats en surface par rapport aux rats dans les égouts plus que la réduction du nombre de rats à Paris. Si les rats ne sortaient pas des égouts, le rat resterait invisible et son existence, sa supposée prolifération, ou encore son image ne feraient pas controverse. 

Mais les rats ont bel et bien eu tendance à sortir plus souvent des égouts depuis 2015, que ce soit pour fuir les travaux du Grand Paris entamés par dès la prise de fonction d’Anne Hidalgo en 2015, qui ont détruit des cavités où ils vivaient et produits des vibrations dans leur habitat, les crues qui détruisent leurs nids (grande crue de juin 2016 où la Seine a atteint son plus important niveau depuis 1982), ou pour profiter de la nourriture lancée aux pigeons ou abandonnée par des pique-niqueurs estivaux, comme au Parc des Tuileries. Ainsi, même si les populations restent stables, le fait-même que les rats soient plus visibles ou présents est un facteur de controverse quant à leur gestion et aux risques sanitaires qu’ils représentent. C’est ce que nous allons voir dans les développements à venir.

 
 
 

©2020 Sciences Po - Master CMIC - Cartographie des Controverses

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